La nature, les origines et les conséquences de la crise sanitaire provoquée par la pandémie de Covid-19 doivent nous inviter à porter notre regard et à déployer nos réflexions non seulement vers le présent, mais également vers l’avenir ; non seulement vers l’intérieur de nos frontières, mais également vers la scène internationale.

Comme l’a rappelé le Secrétaire général Antonio Guterres lors de l’ouverture de la 73ème Assemblée générale de l’Organisation Mondiale de la Santé, les réponses apportées par les chefs d’État confrontés à l’épidémie ont été diverses et variées. Ces positions divergentes – de la stratégie dite de « l’immunité collective » à l’inaction en passant par le confinement généralisé des populations – démontrent l’opportunité de nous interroger collectivement sur le rôle et la portée de la gouvernance internationale en matière de santé mondiale.

De même, et tandis que la découverte d’un vaccin apparaît désormais comme la seule issue viable à cette crise sanitaire, cette discordance persiste jusque dans les discussions opposant désormais ceux qui souhaiteraient faire de celui-ci un bien commun universel, et ceux entendant faire primer la propriété intellectuelle sur toute stratégie reposant sur le partage des moyens de lutte contre le virus. Derrière cette querelle, ce sont deux systèmes idéologiques qui s’affrontent : le premier promeut la solidarité et la lutte contre les inégalités en matière d’accès aux soins, tandis que le second entend considérer la santé comme un marché semblable à tous les autres.

Pour un renouveau de la gouvernance de la santé mondiale

Seule organisation intergouvernementale habilitée à détecter, alerter et conseiller en matière sanitaire, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est une institution singulière à bien des égards. Tout à la fois politique et scientifique, observatrice et évaluatrice des politiques de santé publique de ses membres, l’OMS dispose d’une polyvalence lui permettant de mener à bien ses missions, tout en l’exposant davantage aux critiques de ses détracteurs.

Au plus fort de la crise sanitaire, deux superpuissances tentent d’instrumentaliser cette incarnation du multilatéralisme de la santé afin d’en tirer un bénéfice politique : les États-Unis, lesquels ont suspendu leur contribution financière au motif d’une prétendue partialité de l’OMS ; et la Chine, qui tout en soutenant officiellement l’Organisation tente d’en contourner l’influence afin d’exploiter au mieux le potentiel de sa propre diplomatie sanitaire.

Face à ces attaques, tout comme face aux insuffisances mises en lumière durant cette pandémie, la gouvernance de la santé mondiale doit se réinventer. Ce n’est qu’au prix d’une réforme d’ampleur qu’elle pourra parer les critiques de ses contempteurs tout en anticipant les crises susceptibles de survenir dans les prochaines années.

Pour ce faire, l’OMS doit repenser son mode de financement, à la fois opaque et inadéquat au regard de ses obligations. L’Organisation estime en effet elle-même que les contributions volontaires – donc laissées à la discrétion de ses membres – représentent environ les trois-quarts de son budget, ce qui l’expose à des accusations politiques tout en ne lui permettant pas de mettre en avant ses besoins réels en termes de ressources. De même, le rôle normatif de l’OMS gagnerait à être amélioré, dans le sens d’un renforcement des instruments de santé contraignants qu’elle est aujourd’hui susceptible d’adopter à l’égard de ses membres.

D’un point de vue structurel, la création d’un Haut Conseil de la santé humaine et animale, tel que proposé par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, apparaît comme particulièrement opportune. Cette instance, construite sur le modèle du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), permettrait en effet d’apporter de manière objective l’ensemble des éléments scientifiques nécessaires à la prise de décision politique en matière de santé publique, et viendrait ainsi constituer un gage de légitimité et d’efficacité dans la prise d’initiative internationale.

Enfin, l’OMS doit avoir à cœur de tendre vers davantage de coordination entre les diverses organisations multilatérales œuvrant en faveur de la santé des populations. Ces instances – Unitaid, Gavi, Fonds mondial, … – ont démontré toute leur utilité durant cette crise, en permettant par exemple le déblocage et l’allocation rapide de fonds afin de permettre aux pays les plus fragiles de faire face à une probable propagation du virus sur leur territoire. Ce potentiel opérationnel, tout comme toutes les forces en présence, devra être pleinement mis à profit par la gouvernance de demain.

Ces trois points doivent constituer les fondations qui nous permettront de dessiner les contours d’un nouveau multilatéralisme de la santé, un multilatéralisme vivant, à même de s’adapter à des circonstances exceptionnelles comme celles que nous connaissons aujourd’hui, et que nous serons sans doute amenés à connaître à nouveau dans un avenir proche.

Pour une santé mondiale solidaire et résiliente

Lors de ses différentes allocutions, le président de la République Emmanuel Macron n’a eu de cesse de souligner la nécessité d’apporter un soutien ferme aux pays les plus fragiles dans leur lutte contre la pandémie. Cette prise de position a par la suite pris la forme d’un plaidoyer politique en faveur d’une annulation massive des dettes contractées par les pays africains, de même que d’une volonté déclarée de faire d’un futur vaccin contre le Covid-19 un bien public mondial, accessible à toutes et tous, à rebours de la course au profit déjà lancée par certains groupes pharmaceutiques.

Ce faisant, le chef de l’État a non seulement réaffirmé le leadership français en matière de santé mondiale, mais a également obligé notre pays à montrer l’exemple s’agissant de la solidarité devant motiver toute initiative prise en faveur de la santé des populations les plus exposées à la pandémie.

En pratique, la France a d’ores et déjà entrepris, avec le concours de l’Agence Française de Développement (AFD), de financer à hauteur de 1,2 milliards d’euros la lutte contre le Covid-19 dans les pays bénéficiaires de l’aide publique au développement française. Si cette démarche apparaît comme la bienvenue, deux critiques peuvent être formulées à son égard.

La première concerne la provenance de ces fonds, lesquels semblent provenir d’une réallocation des budgets à disposition de l’AFD. Cette réorientation budgétaire, en opposition à un financement à l’aide d’argent frais, risque en effet de préjudicier à la continuité des services sociaux essentiels pour la santé, dont on a pu constater que leur dysfonctionnement pouvait provoquer de nombreuses victimes indirectes, comme les dizaines de milliers de personnes décédées en marge de l’épidémie d’Ebola entre 2013 et 2016.

La seconde porte sur les instruments financiers employés dans le cadre de l’initiative « Covid-19 – Santé en commun » : sur 1,2 milliards d’euros, près d’un milliard doit être alloué sous forme de prêts. Alors que certains pays comme le Ghana investissent 11 fois plus dans la gestion de leur dette qu’en matière de santé publique, un tel recours massif à des prêts risque de fragiliser sur le long terme l’équilibre financier des pays les plus fragiles, et apparaît comme étant en contradiction avec les positions défendues par le président de la République à l’échelle internationale.

Ces deux difficultés viennent sensiblement obérer la portée de l’action française, laquelle devrait être davantage tournée vers un renforcement des systèmes de santé sur le long terme et donc vers un déploiement accru de la couverture santé universelle, axe majeur de la stratégie française en santé mondiale et cible de l’Agenda 2030.

Tandis que la France s’apprête à connaître une crise économique d’ampleur, il nous revient néanmoins de refuser tout sacrifice de la solidarité internationale pouvant conduire à une remise en cause des budgets consacrés à l’aide publique au développement française. En effet, une telle décision aurait non seulement des conséquences dramatiques sur le plan sanitaire, mais enverrait également un signal politique extrêmement néfaste alors même que notre pays s’est toujours engagé en faveur de la lutte contre les inégalités, notamment en matière d’accès aux soins.

Aussi, et afin d’apporter une réponse fondée tout à la fois sur les principes de solidarité et de résilience, il apparait comme opportun de plaider avec force pour une sanctuarisation des budgets consacrés à la solidarité internationale, un renforcement de la part de l’aide publique au développement consacrée à la santé, de même que pour l’adoption de toute mesure de nature à préserver et à augmenter ces ressources.

Sur ce dernier point, la présentation à venir d’un projet de loi d’orientation et de programmation relative à la politique de développement et de solidarité internationale, et celle du futur projet de loi de finances pour 2021, devront notamment permettre le maintien de l’objectif d’une aide publique au développement à hauteur de 15 milliards d’euros en 2022, une réaffectation des produits de la taxe sur les transactions financières en faveur de cette dernière ainsi que de la fixation d’une part consacrée à la santé d’au moins 15%, contre moins de 10%  en 2018.

Si c’est dans l’adversité que se révèle le véritable courage, c’est également dans l’adversité qu’apparaissent les véritables opportunités qui doivent nous permettre de faire du monde de demain un monde meilleur, où la santé des populations sera assurée par un multilatéralisme fort, lui-même soutenu par une approche résolument solidaire et durable des problématiques sanitaires.